Soud Ouest (Christophe Lucet – 12/06/2017)

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Néonazisme à la grecque

DOCUMENTAIRE | Disponible en plusieurs langues sur Internet, « Aube Dorée, une histoire personnelle », d’Angélique Kourounis, est un film saisissant sur ce parti qui fait trembler la Grèce

« Mon homme est juif, un de mes fils gay, un autre anar, et je suis féministe de gauche, fille d’immigrés. Si Aube dorée arrive au pouvoir, la seule question pour nous est de savoir dans quel wagon ils nous feront monter. »

Mais Angélique Kourounis n’est pas journaliste pour rien : plutôt que de rester dans la crainte ou se contenter de dénoncer l’essor du néonazisme dans son pays, la correspondante à Athènes de plusieurs médias français (dont « Sud Ouest ») en témoigne caméra au poing et en fait une « affaire personnelle », titre du documentaire de 90 minutes produit par OmniaTV, plateforme en ligne d’information politique et sociale, et désormais disponible sur Internet (1). Continue reading “Soud Ouest (Christophe Lucet – 12/06/2017)” »

GAUCHEBDO (Malik Berkati – 19/01/2017)

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Les néonazis d’Aube dorée sous la loupe

FILM • La journaliste Angélique Kourounis sort le film «Aube dorée: une affaire personnelle», résultat de longues années d’enquête sur le parti d’extrême droite grec. «La crise n’explique pas à elle seule Aube dorée», analyse-t-elle. Interview dans le cadre du Hellas Filmbox Berlin (festival du film grec de Berlin).

Angélique Kourounis enquête de longue date sur l’organisation du parti grec Aube dorée, troisième force politique du pays, qui véhicule une idéologie néonazie soutenue par une structure paramilitaire et la culture de la violence. La réalisatrice explore le sujet à la 1ère personne, mue par son propre parcours, d’où le sous-titre, une affaire personnelle. Mais à la fin du générique, une chose apparaît clairement au spectateur: cette affaire personnelle est l’affaire de tous…

Quelle a été votre intuition vous amenant à penser que ce parti ne resterait pas marginal?

Angélique Kourounis Je n’ai absolument pas eu d’intuition, simplement, quand je suis arrivée en Grèce il y a 28 ans, j’ai été scotchée par ce que je voyais dans les kiosques à journaux avec des publications d’un racisme, d’un sexisme, d’un antisémitisme, d’une vulgarité absolument inimaginables. J’avais interviewé le responsable d’un de ces journaux qui m’avait expliqué que c’était acceptable au nom de la liberté de la presse. Aube dorée était proche de ce journal, c’est comme cela que je les ai approchés. Mais à l’époque c’était 0,1% de voix, jamais je n’aurais imaginé qu’ils deviennent la 3è force du pays!

Quelles sont les racines de ce parti, est-il un turion historique de la politique grecque?

L’antisémitisme en Grèce est quelque chose de très compliqué. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il y avait d’un côté un antisémitisme clair et d’autre part des actions héroïques d’individus mais aussi d’institutions pour essayer de protéger les Juifs grecs. Un antisémitisme moins évident se cache dans le sentiment anti-israélien, je ne dis pas pro-palestinien mais anti-israélien ce qui n’est pas pareil, au sein de la gauche. La plupart des Grecs ont une conscience historique pour eux qui dit «on est venu en aide aux populations», mais ils oublient de dire qu’on a eu nos «chemises noires», nos collabos et Aube dorée est de cette lignée.

L’explication la plus commune pour définir le succès de ce parti se rapporte à la crise…
Je pense que c’est une erreur de dire que la crise explique à elle seule Aube dorée. La meilleure preuve est qu’il y a des gens extrêmement aisés qui n’ont pas perdu leur travail mais pensent que seul le parti Aube dorée peut sauver le pays – «les autres partis sont terminés», comme le dit une avocate militante dans le film. Cela veut dire qu’elle a essayé d’aller dans les autres partis. Je pense qu’Aube dorée bénéficie non pas tant de la crise que du profond dégoût d’une grande majorité de Grecs de leur classe politique.

D’après vous, est-ce que ce parti s’est implanté durablement dans le paysage politique grec?

J’inverse le problème: pourquoi des gens comme Madame Stella (une Athénienne paupérisée par la crise, ndlr) préfèrent aller à la distribution de nourriture des néonazis plutôt qu’à celles des différentes structures de solidarité de la gauche? Voilà la vraie question. Quand on y aura répondu, on pourra mettre en place une stratégie pour faire face à Aube dorée. Je ne sais pas s’ils sont là pour durer mais ce qui semble clair, c’est que nous sommes dans une dynamique historique en faveur de l’extrême droite en Europe. Tout ce qui était de l’ordre de l’exception est devenu la normalité. On ne peut faire qu’un constat: la gauche est morcelée comme elle ne l’a jamais été, la droite est aussi divisée mais l’extrême droite est unie et lorsque les gens se demandent s’ils vont aller voter aux prochaines élections dans leurs pays respectifs, et bien ceux de l’extrême droite ont tous voté à 10 heures du matin!

Les médias font-ils leur travail face à Aube dorée?
Les médias en Grèce ne sont pas, pour la majorité d’entre eux, un 4è pouvoir. Je vous renvoie à cet égard à mon article pour le journal Le Monde intitulé «J’ai mal à la Grèce» (disponible sur Internet, NDR). Les principaux médias se sont parfaitement accommodés de la situation et portent une grande responsabilité: on savait que des gens se faisaient castagner, avaient frôlé la mort, que des gens de couleur ne pouvaient pas marcher dans certaines rues, mais à cette époque-là, la majorité de la presse considérait Aube dorée comme un parti normal. J’aimerais citer une femme, Xenia Kounalaki, qui travaille dans un journal de droite mais qui a pris des risques en dénonçant Aube dorée, ce qui lui a valu des menaces de viol. Elle a été une des premières à s’exprimer sur ce parti – même si elle n’est pas la seule, il y a aussi Dimitris Psarras avec son livre sur Aube dorée (Aube dorée: Le livre noir du parti nazi grec, ndlr) – et elle n’a pas été soutenue. Il a fallu la mort de Pavlos Fyssas (rappeur grec assassiné en 2013, ndlr) pour que des gens qui étaient fréquentables deviennent des nazis dans la presse.

Vous dénoncez la connivence de la police et de la justice…
Il faut tirer son chapeau à Nils Muižnieks, commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe. Il est venu en Grèce en janvier 2012, au moment où Aube dorée était à son apogée de violences. Il a remonté les bretelles comme jamais personne ne l’avait fait auparavant à un Premier ministre en disant que l’impunité de la police vis-à-vis des attaques racistes, que la lenteur de la justice vis-à-vis des affaires, des dénonciations, des attaques racistes devaient cesser. Il est revenu en 2016 avec un deuxième rapport en parlant d’avancements mais que les choses pouvaient encore être améliorées.

Vous avez reçu des menaces pour ce film?

On a eu des menaces dès la campagne de crowdfunding. Au moment de la Première au festival de Thessalonique j’ai subi une agression. Nous avons aussi reçu des menaces téléphoniques, on a dû changer notre numéro – la dernière en date, c’est via Twitter où on m’a promis une balle dans la tête. Ce sont des gens qui règlent leurs problèmes par la violence, ce n’est donc pas étonnant. Je ne circule plus seule le soir à Athènes car ces gens sont d’une extrême lâcheté, leurs victimes n’ont jamais été des gens de force égale.

Une programmation de votre documentaire est-elle prévue à la télévision grecque?

On a été extrêmement surpris de voir ERT, la télévision nationale grecque, diffuser en direct pour la première fois, dans sa totalité, la cérémonie aux flambeaux d’Aube dorée aux Thermopyles qui a lieu chaque année. Comme ils nous avaient dit lors du festival de Thessalonique du mois de mars qu’ils étaient intéressés par la diffusion de notre film, je les ai rappelés. Et là, la réponse qu’ils m’ont donnée non par écrit mais oralement, je cite: «ERT n’a absolument aucun intérêt à retransmettre votre film». Pour moi, c’est clairement un choix politique (Nous avons contacté ERT pour leur demander une explication sur cette décision, ils ne nous ont pas répondu, ndlr).

Une projection du film est prévue prochainement à Zürich. Il tournera en France et dans les réseaux associatifs. Pour connaître les conditions de diffusion:https://goldendawnapersonalaffair.com
Le film est mis à disposition des écoles gratuitement.

RFI (Yasmine Chouaki – 11/12/2016)

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EN SOL MAJEUR: Angélique Kourounis (radio)

« J’ai mal à la Grèce »: en tapant cette phrase sur la toile, on tombe nez à nez avec la journaliste Angélique Kourounis. Elle qui se présente comme une fille d’immigrés, tape régulièrement du point sur la table, sur des questions grecques liées à l’austérité, aux laissés pour compte ou au terrorisme. Correspondante à Athènes de Radio France notamment, elle est toujours en vadrouille là où ça se dérouille: on va tenter d’évoquer quelques-uns de ses documentaires, dont la Route des roms et les irradiés du Kazakstan et surtout, le petit dernier consacré au parti néo-nazi grec intitulé Aube dorée, une affaire personnelle.

 

Prix MPM Averroès Junior 2016

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Cette 20ème édition du festival était placée sous le signe de l’éducation à l’image, avec un dispositif inédit qui a permis à 2500 lycéens de la Région PACA, de Suisse et de Méditerranée (Algérie, Egypte, Italie).

Parmi eux, 1100 ont pris part à la 4ème édition du Prix MPM Averroès Junior, organisée par le CMCA en collaboration avec Des Livres Comme Des Idées.
Regardez ici le reportage de FR3 Marseille:

Retrouvez ici la captation des journées Averroès Jr à la Villa Méditerranée:

Cette initiative a permis à ces jeunes de la région PACA, de Corse, d’Algérie, d’Egypte, d’Italie et de Suisse de visionner avec leurs enseignants trois films parmi ceux retenus dans la sélection du PriMed :

AUBE DOREE, UNE AFFAIRE PERSONNELLE d’Angélique Kourounis
FEDERICA MONTSENY, L’INDOMPTABLE de Jean-Michel Rodrigo
LORO DI NAPOLI de Pierfrancesco Li Donni

Les lycéens étaient réunis durant la semaine du PriMed, lors de deux demi-journées exceptionnelles les 22 et 24 novembre à la Villa Méditerranée, afin de débattre ensemble sur chacun des films et de voter pour leur documentaire favori.
Le 25 novembre, 200 lycéens ont assisté à une masterclass, durant laquelle ils ont pu poser toutes leurs questions aux réalisateurs des trois films qu’ils avaient visionnés en classe.

Ils ont ensuite assisté à la grande cérémonie de remise des prix, durant laquelle ils ont décerné le Prix MPM Averroès Junior au film Aube Dorée, Une affaire personnelle d’Angélique Kourounis.

Revenez ICI à la page de présentation sur l’éducation à l’image et le projet PriMed Averroès jr.

Les Inrocks (Fanny Marlier – 07/12/2016)

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Pourquoi le parti néo-nazi Aube dorée est-il si populaire en Grèce ?

En Grèce, le parti néo-nazi Aube dorée est devenu en quelques années la troisième force politique du pays. Ce groupuscule, la journaliste Angélique Kourounis le connait bien. Depuis 2009, elle suit tous ses agissements et assiste à son ascension. Son enquête prend la forme d’un film: “Aube dorée : une affaire personnelle”, un documentaire qui cherche à décrypter ce qu’il se cache dans l’esprit d’un membre d’Aube dorée.

“Mon homme est juif, un de mes fils gay, un autre anar et moi féministe de gauche, fille d’immigré. Si Aube dorée vient aux affaires notre seul problème sera dans quel wagon nous monterons”. C’est par cette formule que commence le documentaire Aube dorée, une affaire personnelle, réalisé par Angélique Kourounis. Journaliste pour plusieurs médias francophones (Radio France, Charlie Hebdo, Reporters Sans Frontières), réalisatrice et auteure (Visages de la crise : nous gens du Sud, pauvres et fainéants), habitant un quartier populaire d’Athènes, elle observe la crise grecque au quotidien depuis de nombreuses années.

Que se passe-t-il dans la tête du néonazi de tous les jours ? C’est ce qu’a cherché à savoir Angélique Kourounis en retraçant l’ascension de ce parti, qui se pose en victime du système, à travers ses craintes, ses obsessions et sa violence. Un groupuscule qui n’avait jamais dépassé les 0,1%, jusqu’en 2012 où Aube dorée fait une percé spectaculaire et obtient près de 7% des voix aux législatives anticipées, et fait élire 18 députés au Parlement. Une ascension facilitée par un contexte de crise économique et sociale violent en Grèce.

Le film se ferme sur une note pessimiste : Aube dorée attend son temps elle sait qu’elle va pouvoir bénéficier d’un système qu’elle critique. En Grèce, le documentaire n’a été diffusé que dans une seule salle, les autres ayant refusé, par peur. Une crainte légitime face aux menaces qu’ont subi la réalisatrice et son équipe. Sélectionné en mars dernier au Festival de Thessalonique, Aube dorée, une affaire personnelle est avant tout projeté dans un cadre associatif et connait un grand succès. Une question revient alors souvent dans les débats qui suivent : que faire ? En France, ce sont pour le moment les cinémas d’art et d’essai Utopia qui diffusent le film, sa sortie nationale n’est pas encore prévue. Entretien avec sa réalisatrice Angélique Kourounis.

Comment est né Aube dorée ?

Angélique Kourounis – Aube Dorée a été fondé en 1980 par Nikolaos Michaloliakos. Mais à l’époque, ce n’était qu’un mouvement. C’est en 1992 qu’il devient un parti politique. Aube Dorée est né d’une nostalgie des colonels et d’Adolf Hitler. Dans les années 1990, la crise macédonienne éclate en Grèce, et le pays prend un tournant nationaliste. La gauche, le monde politique, et les intellectuels ont laissé Aube dorée s’approprier le drapeau grec qui est devenu un signe très fort de ralliement au parti. Au départ, ils étaient très peu nombreux, c’était de l’ordre du risible, lorsqu’ils organisaient des rassemblements, ils étaient une vingtaine au maximum. Aujourd’hui, ils sont plusieurs milliers, donc la question est de savoir ce qu’il est arrivé pour qu’ils passent de 0,2% à presque 7% des voix (6,9%), et donc 18 députés. Un vote de conviction et non pas contestataire, qui s’est confirmé à quatre reprises (entre 2012 et 2015).

Pour beaucoup de politologues, Aube dorée n’aurait pas eu cet ordre de grandeur s’il n’y avait pas eu la crise. De quelle crise parle-t-on ? La Grèce est frappée par une crise à la fois financière, politique, et sociale. Mais dans ces périodes, les gens ont tendance à voter pour la droite. Et dans un pays comme la Grèce, qui a connu deux dictatures une guerre civile, deux guerres balkaniques, qui a perdu une part importante de sa population durant la Seconde guerre mondiale, et qui vit dans le souvenir de patries perdues, toute cette histoire douloureuse irrigue Aube dorée et lui confère une telle importance que le parti est en constante augmentation.

Comment définissez-vous Aube Dorée ?

Le parti lui-même se définit comme une association “populaire”, ce qui renvoie davantage à une notion de gauche. Or, c’est clairement un parti néo-nazi. Quand j’ai commencé à enquêter sur Aube dorée, il y avait des affiches ou des livres du IIIe Reich un peu partout dans leur local. En 2010, Nikolaos Michaloliakos, le fondateur du parti, a fait un salut nazi au Conseil municipal d’Athènes. Ce sont des gens qui soutiennent l’Holocauste, le racisme, le sexisme, et l’homophobie.

Quelle stratégie a mené ce parti à son succès ?

Aube dorée organise sa propagande sur Internet, via les réseaux sociaux. Le soir où ils ont détruit tous les stands de vendeurs ambulants, ils ont filmé l’action et l’ont diffusée sur Youtube. De même lorsqu’ils sont allés dans un hôpital pour vérifier les papiers d’identité des infirmières, pour voir s’il n’y avait pas d’étrangères. A chaque fois, leur stratégie c’est de mettre les vidéos de leurs actions sur Internet pour pouvoir surfer sur le registre suivant : “L’Etat ne fait rien, nous on est là on agit”, et ça fonctionne.

Ils ont pris l’habitude d’organiser des actions de terrain comme la distribution de nourriture ou les collectes de sang, uniquement à destination des Grecs, à l’exclusion de tout étranger. La Grèce est un pays qui manque cruellement de sang, beaucoup d’associations ont pris l’habitude de constituer des banques de sang à leur nom, mais eux ont des cartes de donneurs d’aube dorien. L’association des médecins d’Athènes a réagi en faisant un communiqué expliquant que le sang va bien à toute personne qui en a besoin, qu’elle soit grecque ou non.

Vous montrez qu’il y a un certain laisser faire de la part des autorités publiques, un policier interviewé à visage masqué parle même de collusion. Aube dorée est-il arrivé à infiltrer les forces de l’ordre ?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes, 20% des forces anti-émeutes d’Athènes et sa banlieue votent Aube dorée. Certains ont même pactisé avec les agresseurs du mouvement lors d’attaques envers les migrants, comme le révèlent des témoignages. Le commissaire européen des droits de l’homme , Nils Muiznieks, est le seul responsable politique qui a pris un engagement ferme contre Aube dorée en revoyant le gouvernement face à son inefficacité concernant la lenteur des jugements des crimes des militants envers les migrants et l’impunité de la police.

Cela fait désormais 115 jours que le procès de l’ensemble des députés d’Aube dorée de la période 2012/2013 et du fondateur du parti, Nikolaos Michaloliakos, a débuté, dans le but de montrer que c’est une organisation criminelle construite de façon pyramidale. Un procès déclenché suite au meurtre de Pavlos Fyssas (un rappeur militant antifasciste) le 17 septembre 2013 par un militant d’Aube dorée, l’émotion populaire, à l’époque, avait était très grande. Le gouvernement a eu très peur que cela déclenche des affrontements. Le ministre de l’Intérieur, Nikos Dendias, a tapé du poing sur la table en expliquant qu’il n’était pas question de laisser agir impunément ce parti : “J’ai sorti les dossiers d’Aube dorée et je les ai remis à la justice”, a-t-il déclaré. Bien que ce procès soit une très bonne chose, on peut s’interroger sur le fait que, ce soit l’exécutif qui transmette ces dossiers au pouvoir judiciaire, ce qui traduit en quelque sorte un dysfonctionnement des institutions démocratiques de l’Etat. Pourquoi les plaintes déposées dans les commissariats n’ont pas abouti ? Ce procès ne reste pas moins une chose formidable. La partie civile est constituée de la famille du rappeur, de syndicalistes agressés, et de migrants victimes d’attaques. Et leurs avocats travaillent bénévolement, tandis qu’en face, les députés d’Aube dorée ont tout un panel d’avocats engagés comme conseillers, et qui reçoivent donc un salaire du Parlement.

En novembre 2013, deux militants d’Aube dorée sont assassinés en représailles au meurtre de Pavlos Fyssas, votre documentaire révèle comment cela a contribué à forger une image de martyr…

Cet assassinat est en effet un gros point noir. L’enquête piétine, nous n’avons pas davantage d’informations à ce sujet, et Aube dorée exploite ce flou. L’exécution de ces deux jeunes militants a offert à Aube dorée des martyrs, et le parti joue la carte des prisonniers politiques concernant l’emprisonnement des députés. Tout ça a été exploité au-delà de l’acceptable et ça été une catastrophe tactiquement pour le gouvernement en place.

Comment expliquez-vous que la violence soit inhérente à Aube dorée ?

Ici, la violence est une arme politique. J’ai même vu de la peur dans les yeux de certains militants du parti. Plus d’une fois, mon équipe et moi-même avons été pris à partie lorsque nous venions filmer des manifestations publiques alors que nous avions les autorisations. Deux de mes caméramans ont été agressés et ne voulaient plus venir couvrir Aube dorée. Mon co-auteur, Thomas Iacobi, et moi avons dû filmer, mais nous avons été également agressés, comme on peut le voir dans le film.

Leurs slogans ou leurs emblèmes sont également très violents : “Sang, honneur, Aube dorée”, “Chiens rouges, cette terre ne vous appartient pas”, “Hache et feu aux chiens rouges” ou encore “De la merde sur la tombe d’Ataturk”. Ces formules font référence à la guerre gréco-turque ou à la guerre civile, un symbole aussi bien repris par la droite que par la gauche.

Dans le documentaire, il y a une scène très forte où un cadre du parti oublie que son micro est encore ouvert et briefe discrètement ses militants sur comment éviter de tenir des propos racistes ou négationniste devant les journaliste et confie qu’il est arrivé à vous manipuler… Comment êtes-vous arrivée à faire en sorte que les militants acceptent votre présence lors des manifestations et à obtenir des interviews ?

Ils m’ont accepté mais je n’ai jamais gagné totalement leur confiance pour autant. Je ne leur ai pas menti, je n’ai jamais tourné en caméra cachée, et je ne leur ai jamais dit que j’adhérais à leurs valeurs. Dès le début, je leur avais bien expliqué que je cherchais à comprendre ce qu’il se passe dans leurs têtes et pourquoi, malgré tout le déballage médiatique qu’il y a eu après la mort de Pavlos Fyssas, Aube dorée continue de bénéficier d’une certaine aura.

Nous avons commencé à tourner en 2009, nous nous sommes rendus à toutes les manifestations petites ou grandes, et à force, ils nous reconnaissaient. Ce n’était pas un travail d’immersion, mais plutôt d’apprivoisement, sans pour autant chercher à les dompter, mais on a fini par faire partie des meubles. Ce sont des gens d’un sexisme ahurissant, donc je ne leur inspirais pas beaucoup de méfiance. Mon co-auteur, Thomas Iacobi, est allemand, il est grand et blond, alors c’était un ticket d’entrée finalement, dès le départ ils lui ont dit : “Ah mais on a des idées en commun alors…” Et il est vrai que l’on a laissé planer un certain flou.

Je pense avoir bénéficié du timing. Après le décès de Pavlos Fyssas, Aube dorée a voulu redorer son image et montrer que ses rangs ne sont pas composés de monstres. Et comme je les accompagnais depuis 5 ans déjà, ils m’ont laissé faire le film.

Comment les militants d’Aube dorée ont-ils accueilli le résultat final du documentaire ?

J’ai reçu des menaces sur les réseaux sociaux, certains ont promis de me loger une balle dans la tête, d’autres, me souhaitent d’avoir un cancer de l’utérus, toujours via des comptes anonymes. Et nous sommes obligés de prendre quelques mesures de sécurité. Lors de la première projection à Athènes au cinéma Microcosmos, le seul qui, jusqu’à présent, a eu le courage de projeter le film, notre avocat a prévenu le commissariat de quartier . Le film a été entièrement financé grâce à une opération de crowdfunding (financement participatif, ndlr), mais au bout des cinq premiers jours, la plateforme a été victime de cyber-attaques et nous n’avons pas pu mener à terme cette opération. Il a fallu se débrouiller autrement, avec des bouts de ficelle. De même, notre page Facebook a été attaquée. Nous prévoyons d’écrire un livre dont les fonds seront reversés aux avocats de la partie civile, et qui traitera entre autre de la pénétration d’Aube dorée dans les écoles.

Télérama (Fabien Perrier – 12/11/2016)

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“Aube Dorée, une affaire personnelle”, le film qui met à nu les néonazis grecs

Le film tourne en France et en Europe, mais il n’a été projeté qu’une fois, dans une seule salle, en Grèce. Il traite pourtant de ce pays et, plus exactement, du parti Aube Dorée. Un mouvement néonazi que dissèque la journaliste Angélique Kourounis, correspondante de Radio France et “Charlie Hebdo” à Athènes.

« Mon homme est juif, un de mes fils gay, un autre anar et moi féministe de gauche, fille d’immigré. Si Aube dorée arrive aux affaires, notre seul problème sera dans quel wagon nous monterons. » C’est par ces mots que commence le documentaire de la journaliste franco-grecque Angélique Kourounis, Aube dorée, une affaire personnelle. La correspondante de Radio France et Charlie Hebdo, née en 1964 et qui a grandi en France, aborde le parti néonazi hellène via ses obsessions, ses peurs. Aube dorée renvoie, selon elle, aux heures les plus sombres de l’histoire européenne, aux déportations, et risque de les faire ressurgir. Hypothèse exagérée ? Pas sûr…

Angélique Kourounis, qui habite un quartier populaire d’Athènes, enquête depuis des années sur l’organisation de ce qui n’était, à la base qu’un groupuscule ne dépassant pas les 0,1% aux élections. En 2012, c’est le choc. Aube dorée récolte près de 8% aux législatives anticipées et parvient à faire élire vingt-et-un députés. Un mois plus tard, de nouvelles élections ont lieu : les néonazis récoltent un score quasiment identique. Depuis, ils sont implantés dans le paysage politique grec au point de devenir la troisième force électorale. Pas forcément étonnant, dans un pays qui subit depuis 2010 une politique d’austérité sans faille, imposée par le FMI, l’Union Européenne et la Banque Centrale Européenne, en échange d’un prêt évitant la faillite de l’Etat, et où, dans ce contexte de coupes budgétaires, de baisses des salaires et des pensions, de hausses des taxes et de privatisations, la misère augmente.

L’hypothèse d’Angélique Kourounsi n’est pas forcément exagérée non plus au regard des réactions suscitées par son film. La réalisatrice et son équipe subissent des menaces. Quant à la diffusion du documentaire, sélectionné en mars dernier au Festival de Thessalonique, elle se fait hors des canaux officiels. En Grèce, Aube dorée, une affaire personnelle ne tourne pas en salles ; par peur, selon Angélique. En revanche, les projections réalisées dans le cadre associatif cartonnent (ainsi que les débats qui suivent). En France, les cinémas Utopia organisent les projections, mais pour l’instant, le film n’a pas de sortie nationale programmée. Entretien avec la documentariste.

Votre film est très personnel et vous l’affirmez d’emblée. Pourquoi avez-vous choisi une telle implication et une narration à la troisième personne ?

Ce film, mon troisième sur Aube dorée, répond à un cheminement personnel. Croyante, j’avais réalisé un premier film de huit minutes sur la relation de ce parti avec l’Eglise. Ma grand-mère, elle aussi très croyante, m’a appris qu’il est incompatible d’être chrétien et de partager ces idées. Le deuxième reportage montrait comment un vote de protestation est devenu un vote de conviction. Le troisième film est donc un documentaire d’auteur. C’est mon histoire. Les électeurs sont aujourd’hui tellement convaincus des idées d’Aube dorée, que si ce parti arrive au pouvoir, une bonne partie de la population – et j’en ferai partie – devra soit s’exiler, soit prendre les armes, soit sera mise dans un camp. Aube Dorée n’est pas là pour gouverner pour tout le monde. Même si la narration est au « je », ce film est une aventure collective et solidaire. Le montage et les sous-titrages ont été effectués par des bénévoles. Arte m’a autorisée à utiliser les rushes des reportages effectués pour la chaîne sans me faire payer de droits. Notre objectif est de susciter le débat.

Quel regard portez-vous sur Aube dorée ?

C’est véritablement un parti néonazi et négationniste : ses membres admirent Hitler tout en niant l’existence des chambres à gaz. Il y a de nombreuses vidéos où les cadres font le salut nazi, fréquent d’ailleurs dans les réunions d’Aube dorée. Enfin, il y a une construction militaire, c’est le seul parti que je connaisse où les sessions se terminent par l’hymne national et cet ordre de caserne, « rompez ». Il est impératif de dire, de montrer qui sont ces gens. La pauvreté à laquelle s’ajoute l’absence de politique migratoire mène souvent, en Europe et dans l’histoire, à une politique d’extrême-droite, voire néonazie. Il est facile de filmer Aube dorée d’un point de vue misérabiliste, d’aller à la rencontre des victimes de la crise, dans un quartier très pauvre, rempli de migrants. Ce n’est pas ce que je voulais faire. A force de me rendre dans ses manifestations, d’observer ses militants, il m’est très clairement apparu que ses rangs ne comptent pas seulement des Grecs touchés par la crise. C’est pourquoi je suis aussi allée enquêter dans un quartier riche où des gens aisés se sont engagés à Aube dorée par conviction.

Vous recevez des menaces…

Dernièrement, sur les réseaux sociaux, un sympathisant dont je ne connais pas le nom promet de me loger une balle dans la tête ! Ils m’ont déjà agressée, ce que l’on voit dans le film, ainsi que Thomas Jakobi et le caméraman qui ont participé au tournage. Des syndicalistes, des migrants, des journalistes ont subi leur violence. Cette violence est leur arme politique. S’asseoir autour d’une table pour convaincre de leur discours n’est pas leur méthode. Ils l’imposent par la force et les coups. Je ne comprends pas comment il est encore possible que l’on vote pour eux dans un pays comme la Grèce.

Comment expliquer ces menaces ?

Je ne sais pas. Je ne sais même pas s’ils ont vu le film ! La bande-annonce montre la violence à l’état pur, celle-là même qu’ils ont toujours voulu cacher. Habituellement, ils mettent eux-même en scène leur violence contre les immigrés, contre la présence des infirmières dans les camps de migrants… Ils veulent dire ainsi : « l’Etat ne fait rien mais nous sommes efficaces ». D’ailleurs, pendant toutes ces années, plusieurs personnes m’ont dit ne pas être membre d’Aube dorée, mais souhaiter l’accession du parti au Parlement pour faire le ménage. Je pense aussi qu’ils n’ont pas aimé la scène du film où Haris Mexas, l’un des membres d’Aube Dorée, élu au conseil municipal d’Alimos, oublie qu’il a un micro. Il avoue que, si les cadres d’Aube dorée, me laissent filmer, c’est parce qu’ils sont convaincus qu’ils peuvent me manipuler en leur faveur. C’est un élément crucial du film. Ce que l’on voit, c’est leur double langage. Quand la caméra n’est pas là, ils se lâchent.