Télérama (Fabien Perrier – 12/11/2016)

by The Team

“Aube Dorée, une affaire personnelle”, le film qui met à nu les néonazis grecs

Le film tourne en France et en Europe, mais il n’a été projeté qu’une fois, dans une seule salle, en Grèce. Il traite pourtant de ce pays et, plus exactement, du parti Aube Dorée. Un mouvement néonazi que dissèque la journaliste Angélique Kourounis, correspondante de Radio France et “Charlie Hebdo” à Athènes.

« Mon homme est juif, un de mes fils gay, un autre anar et moi féministe de gauche, fille d’immigré. Si Aube dorée arrive aux affaires, notre seul problème sera dans quel wagon nous monterons. » C’est par ces mots que commence le documentaire de la journaliste franco-grecque Angélique Kourounis, Aube dorée, une affaire personnelle. La correspondante de Radio France et Charlie Hebdo, née en 1964 et qui a grandi en France, aborde le parti néonazi hellène via ses obsessions, ses peurs. Aube dorée renvoie, selon elle, aux heures les plus sombres de l’histoire européenne, aux déportations, et risque de les faire ressurgir. Hypothèse exagérée ? Pas sûr…

Angélique Kourounis, qui habite un quartier populaire d’Athènes, enquête depuis des années sur l’organisation de ce qui n’était, à la base qu’un groupuscule ne dépassant pas les 0,1% aux élections. En 2012, c’est le choc. Aube dorée récolte près de 8% aux législatives anticipées et parvient à faire élire vingt-et-un députés. Un mois plus tard, de nouvelles élections ont lieu : les néonazis récoltent un score quasiment identique. Depuis, ils sont implantés dans le paysage politique grec au point de devenir la troisième force électorale. Pas forcément étonnant, dans un pays qui subit depuis 2010 une politique d’austérité sans faille, imposée par le FMI, l’Union Européenne et la Banque Centrale Européenne, en échange d’un prêt évitant la faillite de l’Etat, et où, dans ce contexte de coupes budgétaires, de baisses des salaires et des pensions, de hausses des taxes et de privatisations, la misère augmente.

L’hypothèse d’Angélique Kourounsi n’est pas forcément exagérée non plus au regard des réactions suscitées par son film. La réalisatrice et son équipe subissent des menaces. Quant à la diffusion du documentaire, sélectionné en mars dernier au Festival de Thessalonique, elle se fait hors des canaux officiels. En Grèce, Aube dorée, une affaire personnelle ne tourne pas en salles ; par peur, selon Angélique. En revanche, les projections réalisées dans le cadre associatif cartonnent (ainsi que les débats qui suivent). En France, les cinémas Utopia organisent les projections, mais pour l’instant, le film n’a pas de sortie nationale programmée. Entretien avec la documentariste.

Votre film est très personnel et vous l’affirmez d’emblée. Pourquoi avez-vous choisi une telle implication et une narration à la troisième personne ?

Ce film, mon troisième sur Aube dorée, répond à un cheminement personnel. Croyante, j’avais réalisé un premier film de huit minutes sur la relation de ce parti avec l’Eglise. Ma grand-mère, elle aussi très croyante, m’a appris qu’il est incompatible d’être chrétien et de partager ces idées. Le deuxième reportage montrait comment un vote de protestation est devenu un vote de conviction. Le troisième film est donc un documentaire d’auteur. C’est mon histoire. Les électeurs sont aujourd’hui tellement convaincus des idées d’Aube dorée, que si ce parti arrive au pouvoir, une bonne partie de la population – et j’en ferai partie – devra soit s’exiler, soit prendre les armes, soit sera mise dans un camp. Aube Dorée n’est pas là pour gouverner pour tout le monde. Même si la narration est au « je », ce film est une aventure collective et solidaire. Le montage et les sous-titrages ont été effectués par des bénévoles. Arte m’a autorisée à utiliser les rushes des reportages effectués pour la chaîne sans me faire payer de droits. Notre objectif est de susciter le débat.

Quel regard portez-vous sur Aube dorée ?

C’est véritablement un parti néonazi et négationniste : ses membres admirent Hitler tout en niant l’existence des chambres à gaz. Il y a de nombreuses vidéos où les cadres font le salut nazi, fréquent d’ailleurs dans les réunions d’Aube dorée. Enfin, il y a une construction militaire, c’est le seul parti que je connaisse où les sessions se terminent par l’hymne national et cet ordre de caserne, « rompez ». Il est impératif de dire, de montrer qui sont ces gens. La pauvreté à laquelle s’ajoute l’absence de politique migratoire mène souvent, en Europe et dans l’histoire, à une politique d’extrême-droite, voire néonazie. Il est facile de filmer Aube dorée d’un point de vue misérabiliste, d’aller à la rencontre des victimes de la crise, dans un quartier très pauvre, rempli de migrants. Ce n’est pas ce que je voulais faire. A force de me rendre dans ses manifestations, d’observer ses militants, il m’est très clairement apparu que ses rangs ne comptent pas seulement des Grecs touchés par la crise. C’est pourquoi je suis aussi allée enquêter dans un quartier riche où des gens aisés se sont engagés à Aube dorée par conviction.

Vous recevez des menaces…

Dernièrement, sur les réseaux sociaux, un sympathisant dont je ne connais pas le nom promet de me loger une balle dans la tête ! Ils m’ont déjà agressée, ce que l’on voit dans le film, ainsi que Thomas Jakobi et le caméraman qui ont participé au tournage. Des syndicalistes, des migrants, des journalistes ont subi leur violence. Cette violence est leur arme politique. S’asseoir autour d’une table pour convaincre de leur discours n’est pas leur méthode. Ils l’imposent par la force et les coups. Je ne comprends pas comment il est encore possible que l’on vote pour eux dans un pays comme la Grèce.

Comment expliquer ces menaces ?

Je ne sais pas. Je ne sais même pas s’ils ont vu le film ! La bande-annonce montre la violence à l’état pur, celle-là même qu’ils ont toujours voulu cacher. Habituellement, ils mettent eux-même en scène leur violence contre les immigrés, contre la présence des infirmières dans les camps de migrants… Ils veulent dire ainsi : « l’Etat ne fait rien mais nous sommes efficaces ». D’ailleurs, pendant toutes ces années, plusieurs personnes m’ont dit ne pas être membre d’Aube dorée, mais souhaiter l’accession du parti au Parlement pour faire le ménage. Je pense aussi qu’ils n’ont pas aimé la scène du film où Haris Mexas, l’un des membres d’Aube Dorée, élu au conseil municipal d’Alimos, oublie qu’il a un micro. Il avoue que, si les cadres d’Aube dorée, me laissent filmer, c’est parce qu’ils sont convaincus qu’ils peuvent me manipuler en leur faveur. C’est un élément crucial du film. Ce que l’on voit, c’est leur double langage. Quand la caméra n’est pas là, ils se lâchent.